Après l’interview qu’il nous avait accordé sur son logiciel Silipack, Frédéric Bellec nous parle cette fois de son site internet ACPC.ME.
Salut Serge !
Là, tout de suite, au moment où, j’écris ces lignes, ça va, je suis chez moi, en pyjama. Mon Home Sweet Home c’est ma grotte, mon refuge, mon cocon. Le monde peut s’écrouler, une armée de zombies envahir la ville, Donaldounet imposer 500% de droits de douane sur le beurre de cacahuètes, je m’en titille le nombril avec le pinceau de l’indifférence : chez moi, je suis bien. C’est paradise, c’est glandage, c’est no stress. Et contrairement au boulot, je peux rester en slip devant mon écran.
Mon parcours AMSTRAD.
Je m’appelle Frédéric BELLEC, pseudo « Fredisland » depuis le début des années Internet (ifrance.com).
Auteur du logiciel musical SILIPACK, vite oublié, du diskzine KEEP COOL (3 numéros) et, en 2022, du fanzine KEEP COOL Édition papier (1 numéro, mais un deuxième qui pourrait voir le jour, les matières sont prêtes). J’ai écrit quelques articles sans prétention pour des revues, mais globalement, j’ai toujours cherché à rester dans l’ombre. Aujourd’hui encore. Je pense partager le même problème que les vampires.
Au 21e siècle, je suis devenu créateur et administrateur du site AMSTRAD CPC MÉMOIRE ÉCRITE (https://acpc.me), sorti il y a une douzaine d’années. Site de préservation numérique consacré à la littérature passée de l’écosystème AMSTRAD. C’est devenu un gros machin jouflu.
J’ai eu l’idée du site en 2013, l’année où je suis revenu du Var, où je vivais les pieds dans l’eau depuis près d’une vingtaine d’années, afin de me rapprocher de ma famille. Je ne sais pas si ce fut la meilleure idée (mais c’est trop tard), je traversais une période difficile : j’ai dû recommencer ma vie avec un PC portable et deux valises de fringues (j’ai pas mal de slips et de chaussettes).
Pour lutter contre la déprime, j’ai donc cherché à replonger par l’esprit dans mes plus belles années, avec cette idée un peu folle de reconstituer ce qui avait constitué mes petits bonheurs d’antan. Pour cela, rien de mieux que des listes. J’ai commencé par créer une arborescence thématique dans laquelle je plaçais des photos ou des documents relatifs aux objets possédés durant ma jeunesse, ou avec lesquels j’avais grandi : instruments de musique, jeux électroniques, bibelots, gadgets publicitaires, même la bouffe ! Dossier déjà bien rempli, que je continue encore aujourd’hui d’alimenter et de compléter avec grand plaisir dès qu’un truc me revient en tête, mais l’essentiel est déjà là.
Et comme il y a les dossiers LITTÉRATURE et INFORMATIQUE, AMSTRAD ne pouvait qu’occuper une place d’honneur. Sauf que le CPC a fait l’objet d’une recherche plus approfondie : j’ai voulu retrouver tous les livres et revues de l’époque. Et de fil en aiguille, après avoir collecté ce qui circulait un peu partout sur le web au format PDF, j’ai vite perçu la nécessité de préserver ce qui ne l’avait pas encore été. C’est ainsi qu’ACME est né.
Puis, pour la faire courte, je trouve un boulot en trois semaines, je recommence ma vie, j’achète un scanner A4, et petit à petit je me lance dans la numérisation des bouquins. J’ai investi énormément de temps, d’énergie et autant d’argent, pour acquérir puis scanner revues, livres, documents, publicités, etc., qui manquaient à ma collection.
Parfois, la motivation n’y était plus quand je regardais mes piles à scanner, tel un diorama 3D de Manhattan. Je me suis souvent demandé si tout cela était bien raisonnable. Mais un petit mot encourageant d’un fan de CPC arrivait toujours au bon moment pour me remercier pour tout mon travail (de fou). Alors je me suis accroché.
Ensuite, je suis passé aux écrits en langues étrangères, histoire de compléter la collection.
Au départ, il a fallu fouiller partout sur le net pour établir un inventaire de l’existant, faire le tri, ne conserver que le meilleur en cas de doublons, triplons, décuplons… Accepter aussi d’éplucher des sites rédigés dans différentes langues. Et poster des alertes Leboncoin pour faire remonter ce qui manquait. J’ai aussi sévi sur eBay et PriceMinister, mais j’en ai vite fait le tour.
Cette phase terminée, le gros du travail a commencé. Comme déjà expliqué plus haut, est venue la nécessité de faire chauffer le scanner. Beaucoup de livres étaient relativement faciles à trouver, mais non numérisés. Il a donc fallu tout acheter. J’ai été à deux doigts de vendre un rein. Et aussi d’acheter une pelle canadienne pour faire un moulage de la tronche des spéculateurs cupides.
Avec le temps, des agents secrets — Maxime (en France) et Rafael (en Espagne), pour les plus actifs — sont venus prêter main-forte à mon travail de recherche et de scan. Sans eux, bien des documents n’auraient jamais été préservés ni mis en ligne sur AMCE, et je leur suis terriblement reconnaissant de faire confiance au travail de préservation d’ACME. Ponctuellement, de sympathiques donateurs ont aussi proposé des documents inédits, souvent en langue étrangère.
Aujourd’hui, sauf agréables surprises toujours possibles, l’intégralité de la littérature éditée en français a été retrouvée. En anglais, allemand et espagnol, il reste également peu de choses à dénicher. Total datas : 994 Go. La base de données tutoie le téraoctet, sachant que les fichiers en haute résolution, qui remplacent de vieux scans, contribuent aussi à faire grimper le compteur. J’ai encore des revues et des livres scannés à préparer pour une mise en ligne, mais je fais ça petit à petit. Je peux donc déjà annoncer que le téraoctet est dépassé. Sous peu le « To » sera visible sur le site !
Il y a quelques années, j’ai eu la chance de pouvoir bénéficier d’un contrat d’hébergement premium proposé pendant peu de temps par 1&1. Ce contrat offrait un espace illimité en taille (avec une limite technique de 2^18 fichiers, soit 262 144), pour une dizaine d’euros par mois. À l’époque, 1&1 cherchait à attirer un maximum de nouveaux clients avant d’être racheté — sans doute pour valoriser l’entreprise. Puis IONOS a pris le relais.
Depuis, le prix de l’hébergement augmente de plusieurs euros par mois chaque année et a fini par doubler. Ce qui m’a quelque peu contrarié. Malgré tout, je ne connais aucun hébergeur qui propose une véritable offre d’hébergement aux données réellement illimitées. Je reste donc où je suis : je fais déjà trop de choses à côté, je n’ai ni l’énergie ni la motivation pour investir dans une nouvelle solution d’hébergement au seul motif de gratter quelques euros. Alors je râle, je me calme… et je continue. Des fois je tue quelqu’un, mais bon.
Le premier était, je crois, un scanner à plat Canon LiDE au format A4. Ensuite, j’ai investi dans un scanner de livres, c’est-à-dire sans bord, toujours en A4, afin de pouvoir scanner les ouvrages jusque dans les tranches. Le troisième scanner, toujours en service, est un Avision au format A3, là aussi avec des marges réduites. Son acquisition a été rendue possible grâce à la générosité des fans de CPC. Il est imposant et lourd, mais au moins je peux scanner une page d’Hebdogiciel en une seule passe 😊.
Le scan n’est que la première étape, la plus ingrate, mais pas la plus longue. La seconde, c’est le travail de restauration pour au final produire un joli PDF. Avec les années, j’ai affiné mes méthodes de nettoyage. Mais si l’artisanat fait des miracles (les scripts font beaucoup, mais pas tout), c’est surtout terriblement chronophage dès qu’on cherche à obtenir le plus haut niveau de qualité que permet le document. Le pixel peut être rebelle, et la rayure cruelle. Il faut être sérieusement atteint pour vouloir nettoyer intégralement une revue de 130 pages jaunies jusqu’au trognon. Je suis sérieusement atteint.
Enfin, il y a toujours cet arbitrage qui divise : pages avec fond blanc ou préservation de la texture du papier ? Un CPC fan m’a un jour méchamment envoyé balader avec des mots que je ne reproduirai pas ici, pour me faire remarquer que le fond de pages des revues était « trop » blanc. J’ai opté pour le fond blanc chaque fois qu’il s’agit de la couleur de fond originelle et naturelle. Ça semble réduire le caractère nostalgique de l’objet, j’en ai bien conscience. Mais j’accorde davantage d’importance au contenu qu’à la texture. Puis la question se pose surtout pour les revues ; pour les livres, c’est moins sensible, le fond blanc ne dérange personne.
Plus sérieusement, quand j’ai commencé ce chantier, je l’ai fait pour moi. J’ai entamé ce travail par passion et pour retourner dans le passé pour fuir un présent qui m’oppressait. Puis le projet a débordé du simple cadre thérapeutique, au point qu’aujourd’hui je me vois mal l’arrêter. Je sais que beaucoup comptent désormais sur ACME pour retrouver des pans de leurs souvenirs. Je crois qu’il serait malhonnête, voire égoïste, de tout arrêter maintenant. Si j’avais voulu le faire, c’était il y a dix ans, pas aujourd’hui. Je suis donc devenu esclave de moi-même. Mais par bonheur, le gros œuvre est désormais terminé : ACME en est aux finitions, au masticage, et parfois au renouvellement du papier peint.
Je crois malgré tout que si les gens étaient parfaitement épanouis, heureux de grandir et à l’aise dans cette société qui s’effondre, ils n’éprouveraient pas le besoin de s’embarquer à destination du passé. Donc, quelque part, il faut peut-être aussi voir la nostalgie comme un médicament. Ou a minima un sachet de Smarties.
Je doute avoir plus d’énergie que Madame Michu. C’est juste que je suis câblé bizarrement. J’ai besoin de produire, de créer, de lancer des trucs, de forger des bidules, de sortir des machins de terre, de donner vie à l’inerte, de faire rêver avec l’irréalisable, de colorer le néant, et surtout de partager le plus gros de ce que je fais, des fois que ça serve à d’autres. Je ne suis jamais en mode « je fais pour m’enrichir », je ne sais pas faire. Je suis très organisé, mais nul en gestion. Je fais parce que j’aime faire, même si cela ne doit être que temporaire, pourvu que d’autres en profitent.
Parfois (souvent ?), je me loupe, parce que les idées ne suffisent pas : pour certaines choses, des compétences sont indispensables. Mais il m’arrive de réussir, parfois par chance aussi. Ou par ténacité. Ou les deux. Ah, on me souffle « par folie » dans l’oreillette. Mais je ne m’arrête jamais de penser à faire des trucs. C’est épuisant.
Ça paraît cool expliqué comme ça, comme si j’étais greffé à une boîte à trucs, mais dans la réalité, c’est une source de frustrations permanentes. Le plus malheureux : je ne me soigne pas.
À côté de ça, en parallèle, et pour rester dans le chapitre « énergie » :
- J’écris des romans (j’ai plusieurs livres en cours d’écriture, un sous chaque doigt), certains déjà sortis, d’autres à venir. C’est une activité très chouette que je recommande à tous ceux qui ont besoin de s’évader.
- Je développe depuis 2005 un logiciel appelé cocci-kit. Initialement conçu pour Windows XP sous le titre XP Coccinelle, il s’agit d’un environnement modulaire d’optimisation qui il a évolué au fil des versions de Windows et se poursuit aujourd’hui sous Windows 11 avec Cocci 11.
- J’ai un projet d’album de musique électronique. La musique me manque ; Internet m’a bouffé le temps que je consacrais à cette passion d’antan. Je suis aussi un vieux routier de ProTracker sur Amiga.
- J’ai mes dioramas à peaufiner dans ma « pièce vintage », dont un consacré à la série Cosmos 1999 à assembler (j’ai un superbe Aigle de 50 cm de long).
- Je fais les affiches du lycée où je bosse.
- Je fais la vaisselle.
J’ai aussi un projet de groupe, qui ne servira à rien car je ne pourrai jamais le concrétiser, mais je me ferais plaisir, et il posera malgré tout une base. J’avais déjà ébauché le truc il y a quelques années : le langage BASIC ultime, le BIND Basic. BIND comme Basic Is Not Dead. Rapide, complet, touchant tous les secteurs d’activité, avec lequel on pourrait tout faire, y compris des interfaces graphiques. Le tout avec une syntaxe la plus simple possible — quitte à être plus verbeuse (un truc de psychopathe bavard), que la simplicité de maintenance compenserait largement. Un code compréhensible au premier coup d’œil même par celui qui ne sait coder que sur ZX81, mais capable de surprendre par ses performances et l’étendue de ses capacités.
Dans un premier temps, uniquement la syntaxe, la grammaire, les mots-clés… Je n’ai pas les compétences pour programmer un tel chantier. Mais je lance le bouchon.
Un jour, je pense, je me ferai plaisir… quand j’aurai un moment (c’était la séquence LOL).
Je suis parti sur un cœur Snap2HTML (https://www.rlvision.com/snap2html/), qui offrait — et offre toujours — un moyen simple de capturer une arborescence de dossiers et de l’enregistrer sous la forme d’un fichier HTML unique, avec des ajouts en JavaScript pour donner l’impression d’une application proche de l’Explorateur Windows.
J’ai ensuite retravaillé en profondeur ce cœur avec beaucoup de soin afin de produire un espace agréable et ergonomique, en y ajoutant de nombreuses fonctionnalités permettant l’aperçu ou la consultation des fichiers, avec un rendu visuel en adéquation avec l’écosystème Amstrad CPC — mignons crocodiles compris — tout en conservant une touche de nostalgie 8 bits..
Bien que j’ai dû intégrer un peu de PHP dans l’arborescence pour la rendre multilingue, l’essentiel du PHP est concentré dans les blocs d’informations sous l’arborescence. Mais c’est du PHP de newbie.
Tout s’est fait très rapidement, la communication a été particulièrement agréable. La dédicace a bien entendu été scannée et apparaît en dernière page du livre. Un big « Merci » à cet auteur cool.
J’étais entré en contact avec un acteur connu de la scène CPC qui possédait — et possède toujours — une somme colossale de correspondances papier. Je lui ai demandé s’il accepterait de me prêter tout cela le temps du scan, afin d’alimenter la mémoire d’une époque où l’on écrivait au stylo sur du papier pour s’échanger des disquettes et commander des fanzines. Il a accepté avec plaisir, le temps de retrouver tout le bazar.
Puis il m’a expliqué que certaines correspondances contenaient des propos qu’il jugeait déplacés de la part d’au moins un de ses contacts — il évoquait, de mémoire, du racisme ou quelque chose de cet ordre. Je lui ai alors répondu que ces échanges étaient destinés à servir de témoins d’une époque et d’un contexte auxquels nous sommes tous attachés. Il n’était pas question de jouer au jeu des « petites phrases » pour décrypter la pensée des intervenants. Je cherchais à scanner des instants du passé, pas à rédiger des minutes de tribunal.
Il a alors présenté une solution en annonçant qu’il allait noircir toutes les phrases qu’il jugeait inconvenantes. Mais peu après, il est revenu vers moi en objectant qu’il avait dû barrer trop de choses et qu’il préférait que ses correspondances ne circulent pas. Je n’en ai donc jamais vu la queue d’une.
Allez, dans l’urgence, je prends quand même un exemple personnel. J’avais été scotché par le jeu Aliens. Hypnotisé devant l’écran de mon 6128, joystick Competition Pro en main, à suivre le parcours de Ripley dans une scène clé d’un film que je considérais déjà comme culte. J’avais gagné ce jeu lors d’un concours Activision paru dans Amstradebdo. Le jeu Aliens sur CPC a énormément compté pour moi en termes d’ambiance. Et pourtant, ceux qui disent que ce jeu est ennuyeux, lent et répétitif, avec un plan bugué… ont entièrement raison 😁 !
Ah, je me souviens aussi d’un jeu organisé par une radio FM locale : il fallait appeler la station avec son téléphone (à cadran) pour donner la réponse à je ne sais plus quelle question. J’avais alors fait 50 km avec mon Peugeot 103 SPX bleu et jaune pour récupérer mon prix : la K7 du jeu Le Survivant. Un jeu mal converti depuis sa version Spectrum, avec des niveaux bloquants qui rendaient le jeu impossible à finir sans le modifier. Mais pour moi, il reste associé à la joie d’avoir parcouru 100 km (aller/retour) en cyclo pour prendre possession de mon trophée. On était fous à l’époque !
Inversement, pour beaucoup, Barbarian est un jeu iconique. Alors que je n’ai jamais compris comment on pouvait aimer un jeu guerrier que j’ai toujours trouvé soporifique, où il ne se passe rien, avec pour seul objectif de décapiter le péquin d’en face, ou au mieux se battre avec pour montrer qu’on a la plus grosse.
Ah mais je relis ta question : « un document, un livre ou un magazine cher à mon cœur ».
Non, je ne recommande rien. Lisez tout !
Mention particulière pour la publicité en double page parue dans Hebdogiciel n°124, annonçant le club Hebdogiciel qui devait avoir pour vocation de « péter le prix des logiciels » :
Perde des kilos aussi 🙄.
Et faire le ménage, les moutons s’empilent le long des plinthes.
3 lettres : BOB ! Winner bien sûr 😁.
3 Commentaires
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Excellente interview ! J’adore les anecdotes, c’est vraiment intéressant et cool de savoir tout ça. Bravo pour le travail que tu fais, c’est tellement important de préserver les mémoires d’un temps.
J’ai beaucoup de livres à lire, maintenant… et à découvrir.
Merci Frédéric pour ton travail acharné, qui en a aidé plus d’un dans le monde du CPC ! Et merci Serge pour cet interview !
Merci tout simplement. Pour la partie du gars qui a noirci les lettres puis refusé la diffusion, oui, il a eu raison, sauf si celui qui a écrit le courrier était d’accord. Oui, c’était une autre époque, mais celle d’aujourd’hui n’est malheureusement pas mieux.